Interview du Prof. Schweitzer – Coordinatrice du WP4

La Prof. Schweitzer Virginie, coordinatrice du WP4 sur le projet ASIMUTE

Le projet ASIMUTE est un projet de recherche européen multidisciplinaire qui rassemble des femmes et des hommes d’horizons divers. Leurs parcours est différent mais toutes ces personnes sont engagées pour faire avancer la recherche. Découvrons qui ils sont ainsi que leurs motivations à travers une série de mini portraits.

Pour cette cinquième interview, la Pr. Virginie Schweitzer, coordinatrice du WP4, nous parle de son parcours et de l’importance des utilisateurs dans l’acceptation des smart meters.

Question 1 : Quel est votre parcours personnel ? Qu’est-ce qui vous a amené à embrasser une carrière scientifique ?

Prof. Schweitzer : Après un master en management à l’EDHEC Business School, j’ai d’abord occupé des fonctions marketing en entreprise pendant 9 ans (chef de produit/de marque, responsable marketing), car je n’envisageais pas de carrière académique à ce moment-là. Puis, au cours d’une réflexion relative à la suite de ma carrière, je me suis rapprochée d’une professeure d’université pour mieux connaître la recherche qui m’attirait. Après un Diplôme Universitaire d’un an en études marketing et recherche qui a confirmé mon attrait pour ce domaine, j’ai entamé un doctorat et participé dans ce cadre à un premier projet de recherche Interreg (Smart Meter Inclusif). J’ai obtenu mon doctorat en 2022 et occupe depuis un poste de maître de conférences en Sciences de Gestion et du Management à l’Université de Haute-Alsace. J’apprécie en particulier la liberté intellectuelle qu’offre ce métier, et la possibilité de collaborer avec d’autres chercheurs issus d’autres disciplines sur des thématiques qui nous unissent.
 
Question 2 : Pourquoi avez-vous choisi ce domaine de recherches en particulier ?
 
Prof. Schweitzer : La recherche en Sciences de Gestion traitant des objets intelligents est très riche actuellement, car bien qu’ils se développent rapidement, leur adoption par les consommateurs n’est pas aussi évidente. Ces objets suscitent parfois des résistances, notamment lorsque leur utilisation implique le partage de données privées, ou que leur usage est plus ou moins imposé par les entreprises ou les macrostructures. Il m’a semblé que de nombreuses questions autour de l’adoption et de la satisfaction vis-à-vis de ces objets méritaient d’être creusées. De plus, ces aspects étaient assez peu abordés au sein de l’UHA, alors qu’ils permettraient de mener des recherches pluridisciplinaires avec d’autres laboratoires de l’université.
 
Question 3 : Dans quelle mesure votre domaine de recherche est-il lié au projet ?
 
Prof. Schweitzer : Au sein du laboratoire CREGO, dont fait partie l’UHA, nous avons développé un axe dédié à l’étude de l’adoption des technologies par le consommateur. Ma thèse a d’ailleurs porté sur les mécanismes de l’ « empowerment » psychologique des consommateurs en situation d’autoproduction dirigée avec des dispositifs technologiques (caisses automatiques, compteurs intelligents…). Je poursuis ainsi mes travaux de recherche autour de l’adoption de dispositifs qu’on incite le consommateur à utiliser, tels que les panneaux solaires actuellement (primes gouvernementales, pressions sociétales…). Mieux comprendre les attentes et les attributs de ces dispositifs qui contribuent à la satisfaction des consommateurs permettrait d’en faciliter le déploiement.
Question 4 : Quelle(s) question(s) vous êtes-vous posée au début du projet ?
 
Prof. Schweitzer : Dans la continuité du projet Interreg précédent « Smart Meter Inclusif », auquel j’ai participé précédemment en collaboration avec la Pr Françoise Simon, je souhaitais tout d’abord poursuivre mes recherches sur les mécanismes d’adoption des technologies qu’on incite les consommateurs à utiliser. C’est actuellement le cas des panneaux solaires individuels en Europe, dont le déploiement est soutenu par les gouvernements qui incitent les individus à participer à la transition énergétique. En particulier je me suis demandée si les ménages n’avaient pas des attentes différentes par rapport aux dispositifs d’autoconsommation énergétique lorsque leur liberté de choisir d‘utiliser ces technologies était entravée par les mécanismes incitatifs et parfois de la pression sociale ressentie.
Ensuite, dans la mesure où les dispositifs d’autoconsommation constituent des technologies relativement récentes, nous avons estimé que les consommateurs avaient probablement des croyances variables relatives aux objectifs qui pourraient être atteints en les utilisant. Fort de ce constat, il nous a semblé intéressant d’examiner le rôle des croyances des ménages par rapport aux bénéfices des dispositifs d’autoconsommation sur leur engagement vis-à-vis de ces technologies.
 

Plusieurs questions de recherche ont émergé suite à ces premières réflexions :

  • Quelles sont les attentes des ménages vis-à-vis des panneaux solaires et la contribution respective de ces attentes à leur satisfaction dans différents contextes de déploiement (plus ou moins incitatif) ?
  • Comment perçoivent-ils les possibilités d’amélioration continue de ces technologies ?
  • Comment les croyances spécifiques concernant les panneaux solaires (par exemple, la durabilité, les économies financières, etc.) influencent-elles l’adoption ?
  • Dans quelle mesure l’adoption des panneaux solaires est-elle motivée par la viabilité technico-économique, par rapport aux déterminants fondés sur les croyances ?
Question 5 : À l’heure actuelle, avez-vous déjà trouvé des éléments de réponse ?
 
Prof. Schweitzer : Nous avons traité les questions dans l’ordre, en collaboration avec une équipe de chercheurs allemands du KIT (Karlsruhe Institute of Technology). La première question a été intégralement traitée, avec des premiers résultats que je vous présente dans le paragraphe suivant. Pour les trois autres questions, nous avons récolté des données auprès de larges panels de ménages français et allemands que nous traitons actuellement finement.

Les résultats [du WP4] suggèrent l’existence de mécanismes de compensation psychologique qui visent à restaurer la satisfaction, lorsque les consommateurs sont incités à utiliser le photovoltaïque...

Question 6 : Que pouvez-vous révéler de vos résultats sans nous en dire de trop ?
 
Prof. Schweitzer : Nous avons des premiers résultats autour de l’impact des incitations à utiliser les panneaux solaires sur les éléments qui contribuent à la satisfaction des ménages. Les résultats suggèrent l’existence de mécanismes de compensation psychologique qui visent à restaurer la satisfaction, lorsque les consommateurs sont incités à utiliser le photovoltaïque ; plus précisément, les performances du photovoltaïque, la sécurité énergétique et la durabilité de l’objet deviennent primordiaux lorsque la liberté de choix des ménages est dégradée, car leur absence devient une source d’insatisfaction. Ces résultats invitent les fabricants de panneaux solaires à être vigilants et à communiquer sur ces éléments, et les politiques à considérer l’impact des mécanismes incitatifs sur le comportement des ménages.
Ces résultats ont été soumis pour une communication dans un colloque international en marketing et un article prend actuellement forme.
 
Question 7 : À partir de quel moment et pourquoi avez-vous commencé à travailler sur des projets liés à l’environnement ?
 
Prof. Schweitzer : J’ai commencé à m’intéresser aux technologies contribuant au développement durable pendant ma thèse, dans la cadre du projet « Smart meter inclusif ». J’ai été tout de suite attirée par l’étude du comportement des consommateurs vis-à-vis de ces technologies, car bien que leur utilisation, leur déploiement ralentit dans certains pays, et elles font parfois l’objet de résistances. Compte tenu de la nécessité que l’ensemble des individus participe à la transition énergétique, j’ai souhaité comprendre ce qui bloquait pour mieux accompagner les entreprises en matière de conception et de communication autour de ces technologies. Et depuis, comprendre les mécanismes psychologiques sous-jacents à l’adoption de ces technologies constitue un aspect essentiel de mes recherches.
 
Question 8 : Pouvez-vous nous en dire plus sur les buts et/ou résultats des projets environnementaux sur lesquels vous avez travaillé ?
 

Prof. Schweitzer : Mon travail dans le cadre du projet Interreg « Smart meter inclusif » visait à modéliser l’acceptation des compteurs intelligents par les ménages. Dans ce cadre, nous avons montré le rôle majeur de l’autonomie du consommateur dans l’usage de l’objet, et décrit précisément les sources de « disempowerment » psychologique associées au compteur intelligent, autrement dit de perte de contrôle des ménages. Nous avons souligné les risques de greenwashing du consommateur dans l’implémentation des compteurs. En particulier, l’implémentation de ces technologies dans les foyers est susceptible d’abîmer les leviers psychologiques d’une adhésion à la transition énergétique si elle accroît la vulnérabilité par dévoilement de données privées des individus. Nous avons formulé des recommandations pour les distributeurs d’électricité qui ont le pouvoir d’atténuer les effets négatifs de la vulnérabilité des consommateurs liée au partage de données privées, en travaillant à rendre la relation consommateur-distributeur plus équilibrée aux yeux des clients, et en présentant d’une manière plus simple et relationnelle le management des données privatives.

Ces résultats ont été publiés dans une revue internationale en management de rang 2 (Technological Forecasting and Social Change, l’article est disponible ici) et ont fait l’objet de plusieurs communications dans des colloques nationaux et internationaux (pour plus d’informations sur ce sujet, voir ce lien).

La Prof. Schweitzer présentant une partie de ses résultats lors d’un colloque ASIMUTE à l’Institut IRIMAS

Question 9 : Pourquoi l’optimisation énergétique est-elle importante au niveau européen ?
 
Prof. Schweitzer : Dans la mesure où l’Union Européenne importe une grande partie de son énergie, l’optimisation énergétique au niveau européen est cruciale pour réduire sa dépendance aux importations, notamment en provenance de pays au contexte politique instable. Il est nécessaire de sécuriser énergétiquement l’Europe. Par ailleurs, en introduisant les énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien, l’UE pourrait réduire significativement ses émissions de CO₂ et viser les objectifs climatiques européens (e.g. neutralité carbone d’ici 2050).
Dans le projet ASIMUTE, nous nous intéressons justement à cette compréhension du consommateur de son rôle dans l’optimisation énergétique de l’Europe. Est-ce un élément majeur dans son processus décisionnel ? Y’a-t-il d’autres facteurs qui entrent en jeu ou qui viennent entraver cette adhésion à la transition énergétique ? Quelles sont ces croyances par rapport aux technologies visant à optimiser sa consommation énergétique ?
 
Question 10 : Pensez-vous que l’harmonisation énergétique européenne passe par une étude des consommateurs de chaque pays ? Si oui, vous attendez-vous à trouver des différences mineures ou significatives, entre les adhérents de longue date de l’UE et les derniers arrivés, par exemple ?
 
Prof. Schweitzer : Oui, totalement. Il est important de comprendre les attentes des consommateurs par rapport aux dispositifs de contrôle de la consommation énergétique proposés dans chaque pays. Nous avons fait le choix dans le projet ASIMUTE de systématiquement interroger des ménages français et allemands, et avons déjà pu observer des attentes différentes vis-à-vis des panneaux solaires compte tenu de la pression politique et sociale plus forte en Allemagne.
 
Question 11 : Y-a-t-il des projets scientifiques qui suscitent votre engouement et que vous suivez ?
 

Prof. Schweitzer : Il y a tellement de sujets passionnants auxquels j’aimerais participer ou dont j’aimerais proposer l’étude dans le cadre d’un futur projet. Mais si je dois choisir, actuellement je suis de près les récents projets ANR « ACSOBRIC », qui traite de l’acceptabilité de la sobriété par les consommateurs face aux enjeux climatiques, et « LOBBIES », qui questionne le rôle de industries et lobbies dans la transition énergétique.

J’ai aussi un attrait particulier pour les projets qui traitent de l’alimentation santé, ayant travaillé auparavant pour des entreprises agro-alimentaires. Sur cette thématique j’ai suivi le récent projet ALIMNUM qui m’intéressait car il a proposé de se pencher sur le lien entre pratiques numériques et pratiques alimentaires des consommateurs.

Ce sont des projets qui me paraissent complémentaires à ASIMUTE car ils visent à comprendre les contextes favorables à l’évolution des comportements des consommateurs en faveur d’un meilleur environnement et d’une meilleure santé.

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